Augustin Trébuchon, dernier mort de 14-18

9 novembre 1918. Augustin Trébuchon est agent de liaison. Il est âgé de 40 ans, et il a été mobilisé dès le début de la guerre en 1914. Pendant quatre ans, il a promené son accent de la Lozère sur tous les fronts, et participé à des dizaines de combats.

Avec ses camarades du 415ème régiment d’infanterie, Augustin Trébuchon est engagé en pointe sur les bords de la Meuse, entre Sedan et Charleville. Dans la nuit, par un froid coupant, et dans le brouillard qui monte de l’eau en crue, ils franchissent un pont de fortune établi par le génie sur les restes d’un barrage. Les Allemands tirent un peu au hasard. Glissant sur les planches branlantes, les Français réussissent à prendre pied sur l’autre berge et se déploient dans un champ glacé. 

Puis le feu reprend dès le lever du jour. 

10 novembre 1918. Aplati dans l’herbe, Augustin sent le souffle des balles de mitrailleuses qui passent au-dessus de lui… Son régiment résiste aux contre-attaques jusqu’au soir, puis le lendemain, vers 5 heures, le bruit se répand que l’armistice est signé, et sera effectif à 11 heures. 

Hébétés, épuisés, les soldats n’osent encore y croire, mais lentement, ils se laissent gagner par le soulagement… 

Soudain, un ordre arrive. Augustin doit porter un pli au général établi en avant de la rivière. Ultime mission de routine avant la délivrance. 

11 novembre 1918. 10 heures 45. Dans quinze minutes, tout s’arrête. 

Augustin Trébuchon, miraculé de la boucherie, entame une dernière marche dans la campagne. Matinée silencieuse. Tranquillité trompeuse. A 10 heures 50, et alors qu’il gravit un talus, un coup de feu retentit. La balle de l’ennemi lui traverse le front, et il s’écroule sur le sol. 

C’est Laurent Joffrin qui, dans LIBÉRATION ce matin, fait le formidable récit de ces dernières heures de “la Grande Guerre”.

Les dernières heures, le dernier mort : Augustin Trébuchon, mort pour un pli qui, sans doute, aurait pu attendre. Une mort un peu honteuse, souligne Joffrin, précisant que sur sa tombe, l’état-major a fait graver un pieux mensonge.

Mort pour la France le 10 novembre 2018.

« Pas de mort le 11 novembre, écrit Laurent Joffrin. La bêtise insigne de la guerre camouflée par une tricherie de 24 heures. » 

Et c’était donc il y a cent ans. Cent ans, moins un jour, mais qu’importe ce jour en moins. 

Les journaux commémorent le centenaire de l’Armistice.

Armistice : moment où l’on dépose les armes. « Un de ces mots dont on ne sait jamais s’ils sont féminins ou masculins », note Etienne de Montety dans LE FIGARO.

Au XVIIIème siècle, “armistice” était féminin, avant de changer de genre.

On dit “un” armistice, “un” solstice, “un” interstice, mais “une” amnésie. L’amnésie, qui guette toujours les générations qui suivent l’armistice. Or, poursuit mon confrère, « c’est précisément pour s’en prémunir, combattre l’amnésie, que sont organisées les commémorations ». 

Tous les journaux sont à l’unisson ce matin, tous dans l’hommage aux victimes de la Première Guerre mondiale… Des récits historiques. Le devoir du souvenir. Le devoir de mémoire.

« La mémoire de 14-18 »

C’est le titre du dossier de PARIS NORMANDIE, qui nous rappelle l’exil en France du gouvernement belge pendant le conflit ; à Sainte-Adresse, la station balnéaire du Havre.

« 11 novembre : halte au feu », titre L’ECHO DE LA HAUTE VIENNE, tandis que d’autres se font l’écho d’histoires plus singulières. « Les petites histoires de la grande guerre », comme le note NORD ÉCLAIR. C’est ainsi que L’ECLAIR DES PYRENNEES nous fait le récit des “six frères miraculés d’Arbus”… Une famille béarnaise contrainte d’envoyer six enfants au front, et ils en sont tous revenus… Rarissime… Dans LE MAINE LIBRE, on lit le portrait d’un petit-fils de poilu, Christian Royer, un Sarthois qui ne compte pas son temps pour perpétuer la mémoire des combattants de la Grande Guerre. Aujourd’hui, il s’inquiète.

J’ai peur que tout tombe dans l’oubli.

Mais, ce matin, on n’oublie pas, et les journaux font leur boulot. Impeccables. Remarquables. 

« La France célèbre ses héros »

C’est le titre du FIGARO qui, lui aussi, nous fait le récit de cette journée historique, quand les autorités françaises et allemandes ont signé la fin d’un conflit de plus de quatre. L’incrédulité sur le front, on le disait, mais rapidement la liesse dans la capitale, quand le bourdon de Notre-Dame s’est élancé, bientôt repris par toutes les cloches et les carillons de la capitale…« Paris est en joie, en fièvre, en délire », constate alors le président Raymond Poincaré – il l’écrira dans ses Mémoires… Peu après, Georges Clémenceau débarque dans son bureau. “Le Tigre” parait avoir rajeuni de vingt ans. L’effet des remerciements. 

Depuis ce matin, j’ai été embrassé par plus de cinq cents jeunes filles !

On se sent subitement plus proches quand on lit cela… Les baisers de jeunes filles, comme la mort stupide d’Augustin Trébuchon nous rapprochent de l’histoire de ces hommes, de ces femmes, qui sont nos grands-parents, nos arrière-grands-parents, nos arrière-arrière-grands-parents… 

Sur LE HUFFINGTON POST, on découvre le périple du fameux wagon de Rethondes.

Rethondes où Emmanuel Macron et Angela Merkel vont commémorer l’Armistice tout à l’heure. Le wagon où il fut signé a été brûlé en 1945 par les SS. 

Des hommes méprisés dans LIBÉRATION, « les tirailleurs tyrannisés »… Près de 200.000 soldats d’Afrique subsaharienne ont été envoyés au front par la France, qui les a ensuite oubliés… Une exposition leur rend hommage, hommage aux soldats coloniaux, hommage aux oubliés de l’histoire – c’est à lire sur le BONDY BLOG. 

Quant au PARISIEN, il évoque un autre aspect des célébrations : « 11 novembre : Paris sous très haute sécurité ». Plus de 70 chefs d’Etat et de gouvernement sont attendus, et la capitale va devenir comme un camp retranché… Moyens exceptionnels : 10.000 policiers et militaires seront déployés dans les rues de la capitale.

Ce matin, on parle donc de fin de la guerre, mais également de la paix.

« La paix, ce chemin de croix »

Titre magnifique de LIBÉRATION, sous avec une photo pleine page d’un cimetière militaire de la Meuse, le cimetière de Fleury-devant-Douaumont, où sont enterrés 16142 soldats. _« Ce devait être la der et der et pourtant,  souligne le journal, l’armistice du 11 novembre, dont les commémorations s’achèvent ce dimanche, laisse derrière lui un siècle de conflit »_…

« L’urgence de la paix », c’est le dossier de LA CROIX. Des reportages auprès de ceux qui mettent fin aux conflits… La matière de faire et vivre la guerre a, bien sûr, profondément changé en cent ans… La manière de faire la paix aussi. 

Dans le même journal, Bruno Frappat nous invite à un geste simple. Un geste pour le souvenir, la mémoire : aller dans les vide-greniers, les brocantes, et y acheter toutes les photos de poilus. 

Nous devons les acheter systématiquement, ces portraits d’inconnus, comme une manière d’adoptions tardives de tous ces jeunes qui nous ont frayé un chemin de paix dans l’histoire.

Ils sont morts pour la France.  C’est leur histoire. C’est notre histoire.