« De la maison des morts » : enfer carcéral à La Monnaie de Bruxelles

Le dernier opéra de Leos Janácek (1854-1928) s’inspire des « Souvenirs de la maison des morts » dans lesquels Dostoïevski relate son expérience du bagne en Sibérie dans les années 1850. A la Monnaie de Bruxelles, Krzysztof Warlikowski le transpose dans une prison contemporaine où, dans la cour, les détenus jouent au basket. Le metteur en scène polonais n’a manifestement pas cherché à adoucir le propos et interroge l’efficacité du système carcéral demandant en avant-propos « A quoi servent les juges ? » et laissant répondre le philosophe Michel Foucault, auteur du fameux « Surveiller et punir », dans une archive audiovisuelle.

Aussi cette collectivité de détenus semble-t-elle condamnée à un perpétuel état de violence plutôt que préparée à une réintégration dans la société. Dans cet opéra de la claustration, presque exclusivement masculin (une prostituée fait une apparition), Warlikowski souligne la frustration, l’agressivité, le nihilisme, causes de nombreux gestes obscènes, insultes et autres bagarres. Dans la pièce de théâtre à laquelle participent les prisonniers, la sexualité, symbolisée par des mannequins féminins en sous-vêtements, ne peut s’exprimer que dans la brutalité.

© Bernd Uhlig / La Monnaie De Munt

Résolument réaliste et rude, la mise en scène de Warlikowski se montre d’une glaçante efficacité. Elle parvient à apporter une continuité à un opéra qui en manque singulièrement. Pas par faiblesse, mais par sa forme particulièrement originale. Il n’y a en effet pas de rôle principal, pas de narration soutenue, pas d’histoire dans « De la maison des morts » : un vrai casse-tête pour un metteur en scène. Chaque personnage dispose d’une tirade pour évoquer le passé, puis retourne le plus souvent dans l’anonymat du groupe. Il est alors difficile de donner une cohésion à un tel traitement, quasi cinématographique, qui procède par montage d’épisodes, et Warlikowski y parvient fort bien.

Saisissante conviction

Original par sa forme, cet opéra l’est aussi par sa musique, d’une éclatante modernité. Janácek traduit la dureté du sujet par de grands écarts de registres, entre extrême aigu et extrême grave, qui mettent à mal l’Orchestre symphonique de La Monnaie, dirigé en outre de façon trop massive par Michael Boder. Mais le plateau de vocal se montre splendide. Willard White, en Gorjancikov (le prisonnier politique), a toujours une présence vocale et physique indéniable. Pascal Charbonneau incarne avec subtilité le jeune et fragile Aljeja. Citons aussi le Skuratov halluciné de Ladislav Elgr, l’irascible Luka de Stefan Margita. Chacun mériterait une mention, tous participent avec une saisissante conviction à cette recherche de la lumière dans les ténèbres de l’âme humaine.

De la maison des morts

De Leos Janácek

Dir. Michael Boder. MS Krzysztof Warlikowski. Bruxelles, théâtre de La Monnaie, jusqu’au 17 novembre.

AL’Opéra de Lyon du 21 janvier au 2 février 2019. 1 h 40 sans entracte.