Le 11 novembre 2018, der des ders des commémorations de la Grande Guerre?

HISTOIRE – Cent ans, stop ou encore? Après quatre années de commémorations intenses inaugurées par François Hollande en 2014, le centenaire de la Première guerre mondiale s’achève ce dimanche 11 novembre 2018, date anniversaire de l’armistice, sous la présidence d’Emmanuel Macron. Avec, en clôture, un programme digne d’une conférence internationale: 98 délégations étrangères invitées, 72 chefs d’État ou de gouvernement… le tout prolongé par un Forum pour la paix organisé à la Villette.

Créée en 2012 pour piloter cet immense chantier mémoriel, la mission du Centenaire peut, au-delà de cette conclusion diplomatique, savourer le succès populaire de ces célébrations hors-normes, de l’explosion du nombre de visiteurs sur le front de l’Ouest au déluge de parutions académiques et littéraires. Sans oublier la Grande Collecte qui a vu des milliers de Français déterrer leurs archives familiales pour y exhumer lettres, souvenirs et témoignages des héros anonymes du conflit.

En 2019, la panthéonisation annoncée par Emmanuel Macron de l’écrivain combattant Maurice Genevoix et, “à titre collectif”, de “ceux et celles de 14”, devrait prolonger d’au moins un an l’élan formidable du souvenir de “l’armée victorieuse” de la Grande Guerre. Mais qu’adviendra-t-il une fois le souffle du centenaire retombé?

14-18 face au “syndrome du Bicentenaire”

Historiens et acteurs de la mémoire s’accordent sur ce point: les lendemains seront difficiles et probablement suivis d’une “dépression de la mémoire nationale” et d’un “affadissement de l’effort commémoratif”, comme le résume l’historien Olivier Forcade, membre du Conseil scientifique de la Mission du Centenaire, interrogé par Le HuffPost. Serge Barcellini, le président général du Souvenir Français, va jusqu’à mettre en garde contre le “syndrome du Bicentenaire” qui avait suivi le 200e anniversaire de la Révolution française.

“Après 1989, le faste des commémorations du Bicentenaire ont cédé la place à trente ans d’atonie du souvenir, avec une chute notable de l’intérêt des universitaires et des groupes scolaires. Voilà le risque qui menace la Grande guerre”, met en garde ce contrôleur général des armées, historien de formation, dont l’association oeuvre à l’entretien des tombes et monuments des conflits passés.

Les premières victimes de ce reflux d’intérêt pour 14-18 seront probablement les sites de mémoire rattachés à la Première guerre mondiale (musées, mémoriaux, monuments…) dont le nombre s’est encore accru en prévision ou dans le cadre des commémorations du centenaire. A titre d’exemple, le Nord-Pas-de-Calais compte à lui seul neuf musées ou structures consacrés exclusivement à la Grande Guerre, dont le Mémorial’ 14-18 de Souchez et son “musée vivant 14-18”, le mémorial de Vimy inauguré en avril 2018 ou encore la carrière de Wellington à Arras…

Dopées par la visibilité médiatique offerte tout au long de ces quatre années anniversaire, les destinations du Front de l’Ouest ont vu leur fréquentation exploser, portée notamment par le tourisme commémoratif en provenance de la Grande-Bretagne et du Commonwealth. Une aubaine qui devrait se tarir dans la foulée de la clôture du centenaire. “Ce qui nous préoccupe, c’est 2019 et 2020. Il faudrait que le centenaire ait réussi à atteindre un palier pour que l’atterrissage ne soit pas brutal”, prévenait dès la fin 2017 le directeur général de la Mission du Centenaire, Joseph Zimet.

Pour sauver les centaines d’emplois créés par et pour le centenaire, les “permanents de la mémoire vont se livrer à une concurrence acharnée qui fera des victimes”, prédit Serge Barcellini qui milite -pour l’instant en vain- pour que les sites du Front de l’Ouest rejoignent le Patrimoine mondial de l’Unesco. Une inscription qui dope généralement le nombre de visiteurs.

Réinterroger la mémoire de la Grande guerre

D’autant que le reflux annoncé de l’intérêt pour la guerre de 14-18, une fois l’engouement médiatique et politique retombé, devrait se renforcer par l’éloignement du conflit dans le temps et par la disparition de ses derniers témoins vivants. Un mouvement inexorable qui a déjà commencé.

Si la Première guerre mondiale a, dès l’entre-deux-guerres, occupé une place de choix dans l’enseignement de l’histoire à l’école, cette part n’a de cesse de se réduire au fur et à mesure que de nouveaux chapitres contemporains lui ont succédé. La mort du dernier poilu français, Lazare Ponticelli, en 2008, avait convaincu le président Nicolas Sarkozy de faire du 11-Novembre “la date de commémoration de la Grande Guerre et de tous les morts pour la France”.

Concurrencée par les stigmates des attentats terroristes qui ont ouvert le XXIe siècle, 14-18 est-elle pour autant condamnée à devenir une guerre comme les autres dans les manuels d’histoire? Ce serait oublier la spécificité du premier conflit mondial dans la mythologie républicaine et dans l’histoire de la nation française. “La mémoire de la Grande Guerre est une mémoire sociale et pas juste une mémoire combattante. L’émotion a migré du monument aux morts vers la généalogie familiale”, rappelle Joseph Zimet dans Libération.

“Du Cantal à l’Alsace, 14-18 aimante la mémoire nationale. Par sa durée, par l’ampleur des dégâts qu’elle a occasionné, elle habite le paysage civique, géographique et mental de notre pays et n’a pas d’autre équivalent dans l’histoire de France”, résume l’historien Olivier Forcade,convaincu que la Grande guerre trouvera “d’autres ressorts mémoriels” pour continuer à exister dans les décennies à venir.

Un chemin du souvenir dont nul ne peut prédire la portée mais qui se déroulera probablement en marge des rites commémoratifs qui ont prévalu jusqu’alors. Les commémorations “sont mortelles si on ne les renouvelle pas”, plaide dans un entretien à Télérama l’historien Rémi Dalisson en prenant l’exemple des célébrations du 14 juillet, fête nationale devenue synonyme de feux d’artifice et de concerts.

Au risque d’éclipser l’hommage aux morts et le “plus jamais ça” du 11-Novembre? Les polémiques nées du concert de Black M à Verdun ou encore de la chorégraphie imaginée devant l’ossuaire de Douaumont n’invitent pas à la prise de risque. Pour autant, insiste Rémi Dalisson, “il faut trouver de nouvelles formes et scénographies tout en conservant les temps forts (la minute de silence)”.

“La cérémonie officielle a perdu sa force de transmission mémorielle. La course à la gerbe n’est plus l’avenir”, reconnait Serge Barcellini en misant sur la “micro-mémoire” généalogique et familiale et les innovations technologiques (comme la géolocalisation des tombes) pour entretenir le lien intime et national avec le conflit. Au-delà des cycles de mémoire officiels, assure Olivier Forcade, “ce sont nos enfants, petits-enfants et arrières petits-enfants qui vont retisser et retravailler ce lien en interrogeant leurs racines et leurs héritages”.

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