Ce que le mouvement des gilets jaunes nous apprend sur la puissance de Facebook

Lorsque, le 16 janvier 2017, le PDG de Facebook Mark Zuckerberg a débuté sa tournée des 50 États américains, de nombreux analystes politiques y ont vu la volonté du jeune milliardaire d’être le candidat démocrate à la présidentielle de 2020. Deux ans après, la rumeur se fait moins entendre. On peut en effet se demander ce qui pourrait intéresser l’ancien étudiant de Harvard dans la présidence d’un pays d’à peine plus de 300 millions d’habitants, lui qui est déjà à la tête d’une communauté qui compte aujourd’hui plus de 2,27 milliards d’utilisateurs actifs, soit plus que les populations de la Chine, des États-Unis et de toute l’Union européenne réunies. Car l’impact politique que peut avoir Facebook est aujourd’hui évident. Il ne l’a pas toujours été.

Élections américaines et ingérence russe

En 2002, on accusait “Les Guignols de l’info” d’avoir influencé la présidentielle française en rendant Jacques Chirac sympathique auprès des 3 millions de téléspectateurs que comptait alors l’émission (Facebook dénombre actuellement 33 millions d’utilisateurs en France). En novembre 2016, après l’élection de Donald Trump, l’histoire semble se répéter : beaucoup de voix accusaient le réseau social d’avoir favorisé le candidat républicain en laissant circuler des fake news. Sur son propre profil Facebook, Mark Zuckerberg affirmait que les fausses informations représentaient moins de 1% des contenus publiés et “qu’il est extrêmement improbable que les canulars aient modifié le résultat de cette élection dans une direction ou dans l’autre“. Mais 1% de 2,27 milliards d’utilisateurs, cela reste conséquent, d’autant plus si ce contenu est viral…

Accusé de tous les côtés, et même par le Président américain lui-même reprochant à Facebook d’avoir “toujours été anti-Trump“, Mark Zuckerberg est revenu de sa tournée du pays avec une nouvelle résolution, elle aussi partagée sur son profil au début de l’année : “s’assurer que le temps passé sur Facebook soit bien employé“. “Nous devons nous assurer que nos services ne sont pas seulement amusants à utiliser, mais aussi bons pour les gens“. Dans son discours, Mark Zuckerberg se montre effectivement soucieux du bonheur de ses utilisateurs : “Les recherches ont montré que lorsque nous utilisons les réseaux sociaux pour communiquer avec les personnes qui nous sont chères, c’est favorable à notre bien être.”

Facebook, une plate-forme idéale pour influencer l’opinion publique

Pour cela, Facebook a modifié son algorithme pour favoriser les contenus des individus sur ceux des médias. Objectif affiché : revenir aux bases en privilégiant les relations entre les personnes et en laissant moins de place aux médias. Ces médias pourtant, Facebook leur avait ouvert grand les bras quelques années auparavant pour se transformer en un véritable portail d’information, et faire ainsi face à la concurrence de Twitter. Si Mark Zuckerberg fait désormais marche arrière, c’est aussi que l’année précédente, Facebook s’est retrouvé au milieu d’un nouvelle polémique : après la place laissée aux fake news apparaissait le spectre d’une ingérence russe dans l’élection présidentielle américaine. Facebook était immanquablement une place forte à prendre pour influencer l’opinion publique, mais plus personne ne savait qui en était réellement à la tête.

Avec cette modification structurelle, Mark Zuckerberg espérait ainsi reprendre le contrôle sur sa création. Mais un monstre tentaculaire de 2,27 milliards de personnes est difficile à maîtriser et chaque petite modification du code qui le gère peut être une incroyable représentation de la théorie du chaos : le battement d’ailes d’un papillon capable de générer une tornade.

1,7 million pour le “Compteur officiel de gilets jaunes”

L’ampleur du mouvement “gilet jaune” survenu la même année que cette modification d’algorithme pourrait bien ne pas être due au hasard. La place laissée par les médias sur le réseau social n’a pas été prise que par les photos de famille des internautes mais également par les contenus de groupes. Les messages y défilent, influencés par les précédents likes, et les messages de colère et de dénonciation sont abondamment relayés. Les communautés se créent, grossissent puis s’organisent, un peu à la hâte.

À l’origine du mouvement “gilet jaune”, une simple pétition créée par une habitante de Seine-et-Marne appelant à une baisse des prix du carburant. Lancée en mai, la pétition ne prend pas, jusqu’à un article de La République de Seine-et-Marne. Aujourd’hui, la pétition compte plus de 1 100 000 signatures. Parmi ses soutiens, le chauffeur-routier Éric Drouet, qui relaie la pétition et appelle à la mobilisation le 17 novembre. Sa vidéo tourne beaucoup sur les réseaux sociaux, Facebook évidemment en tête. La vidéo coup de gueule devient un mouvement national qui se réitère depuis toutes les semaines.

À ce jour, les gilets jaunes à avoir rejoint un groupe Facebook se comptent en millions : 1,7 million pour le “Compteur officiel de gilets jaunes”, deux groupes “gilet jaune” comptent en tout près de 300 000 membres, “La France en colère !!!” en a 230 000… Quelle est la valeur à accorder à ces chiffres ? Sur un réseau social où les groupes se rejoignent en un clic rapide, on aurait tendance à les sous-estimer, quand ils sont des milliers dans la rue leur importance prend une toute autre forme.

Ironiquement cette semaine, l’émission Quotidien sur TMC diffusait un zapping où les figures de ce mouvement avouaient humblement n’être qu’un parmi d’autres et ne pas pouvoir s’affirmer comme représentants de qui que ce soit. L’une d’entre elles, Jacline Mouraud, prétendait le contraire : “Ma légitimité, je pense que je la tire de mes plus de six millions de vues“. Le présentateur Yann Barthès rappelait en retour que de nombreuses vidéos humoristiques avaient collecté bien plus de vues. Seulement si ce mouvement des gilets jaunes nous aura appris quelque chose, c’est que sur les réseaux sociaux, toutes les statistiques ne sont pas comparables. De l’autre côté de l’Atlantique, Mark Zuckerberg et ses équipes doivent sans doute chercher les leçons à en tirer.