Lomepal : Haut en douleurs

Il est loin le temps où le rap effrayait les parents. Le Parisien Antoine Valentinelli, rebaptisé Lomepal pour son teint maladif, vit encore avec sa mère artiste peintre dans le XIIIe arrondissement malgré le succès de Flip, son premier album sorti l’an dernier : double disque de platine, des millions de vues sur YouTube et les salles combles (un Olympia, une tournée des Zénith à venir déjà en partie complète).

Dans la foulée, son deuxième disque, Jeannine, est dédié à sa grand-mère décédée. Schizophrène, elle marchait nue dans la rue en déclamant des formules magiques et s’enrôlait dans une secte avant de tenter de sauver le monde en Inde.

Le chanteur a hérité d’une part de cette folie et de ses angoisses. Des tourments qui nourrissent un rap mélancolique dont la profondeur textuelle s’inspire de la chanson française autant que de la sémantique urbaine du phénomène PNL. Appartenant à une génération dépourvue d’œillères qui hybride la variété et le hip-hop (Eddy De Pretto, Tim Dup, Chaton), Lomepal aime sortir des cadres. En témoigne l’excentrique liste d’invités de Jeannine. On passe ainsi sans complexe d’un duo poétique sur l’amitié avec l’iconoclaste Katerine (Cinq doigts) à un ego-trip avec une autre idole juvénile, Orelsan (La Vérité), en passant par une nuit de débauche contée avec le rappeur branché Roméo Elvis (1 000°C).

Roi de la punchline existentielle, Lomepal chante en fait presque toujours la même chose : les histoires de famille et les désillusions de sa génération, entre amours contrariées et tristesse de fins de soirée. Des sujets balisés mais magnifiés par les nappes synthétiques du producteur Superpoze et la rage très rock des trémolos de Lomepal. Skateur, le rappeur qui n’a pas peur d’exposer ses blessures, a peut-être ainsi accompli la prouesse du ride parfait. «Un pied dans les flammes, un autre dans la glace / Séduit par les extrêmes, j’ai trouvé ma place », comme le résume le couplet du bouillonnant premier single, 1 000°C.

Lomepal a beaucoup écouté le groupe de rock new-yorkais jusqu’à adopter son mélange de failles et d’arrogance ainsi que son art de la sublimation du désarroi amoureux.

A des années-lumière du rap macho, un RnB fragile qui brise les codes de la virilité. En 2017, Lomepal se déguise en femme pour Flip, reprenant le flambeau de la masculinité 2.0.

Le frère spirituel belge de Lomepal flirte avec le rap, la chanson et l’electro avec une souplesse stylistique qui reste l’apanage de la jeunesse.

Violaine Schütz

Lomepal Jeannine (Pineale Prod/Grand Music Management)

The Strokes Room On Fire (2003)

Frank Ocean Blonde (2016)

Roméo Elvis Morale 2 (2017)